Cybercriminalité en Afrique de l’Ouest : Franck KIE et Ouanilo MEDEGAN appellent à un front commun africain

En 2025, 1 400 milliards $ ont circulé par Mobile Money en Afrique subsaharienne, soit 66 % du volume mondial. Ces chiffres ont été publiés en mars dernier par la Global System for Mobile Communications Association (GSMA) dans son rapport State of the Industry Report on Mobile Money 2026. Ce chiffre est symbolique d’une réalité aussi importante que banalisée. Les transactions par Mobile Money sont la résultante d’un pari quotidien de millions d’africains qui, chaque jour, ont la foi dans le fait que l'argent envoyé arrivera à destination. Ce pari s'appelle la confiance. Aux côtés des infrastructures de contrôle et de sécurité financières, c’est la fondation la plus importante de l’économie numérique.
Tout le reste en dépend. Selon le rapport e-Conomy Africa 2020, publié par la Société financière internationale et Google, l'économie numérique du continent pourrait atteindre 712 milliards $ en 2050, soit 8,5 % du PIB du continent. Ces perspectives ne reposent pas uniquement sur les progrès technologiques : elles dépendent également d’un capital de confiance essentiel, celui de l’adhésion durable des utilisateurs aux outils numériques.Le jour où un commerçant refuse le paiement mobile, où une famille revient au cash, la courbe s'inverse. La confiance est à bien des égards l’un des principaux moteurs de tous les écosystèmes numériques.
Quand rien n’est fait pour la maintenir, elle s'érode. Selon l'African Cyberthreat Assessment Report 2026, publié par INTERPOL en août, les dommages économiques directs subis par l’Afrique du fait de la cybercriminalité ont atteint au moins 5 milliards $ en 2025. À l'échelle mondiale, la cybercriminalité coûtera 10 500 milliards de dollars cette année, selon les prédictions de l'Official Cybercrime Report 2025 de Cybersecurity Ventures.
Face à la progression de la cybercriminalité, les États africains renforcent progressivement leurs cadres juridiques, leurs capacités institutionnelles et leurs dispositifs opérationnels.C'est fondamental, mais objectivement insuffisant car, dans de trop nombreux cas, la cybercriminalité est affranchie des frontières. Malheureusement, malgré des efforts louables de collaboration internationale, certains réseaux peuvent encore opérer depuis un territoire, faire des victimes dans un autre, puis encaisser les fonds extorqués dans un pays différent, voire les blanchir dans un quatrième État ; le tout dans la même journée. Poursuivre ce réseau de cybercriminels suppose que quatre États s'accordent en quelques heures. Dans la pratique, ces collaborations prennent au minimum plusieurs semaines. C'est le point que nous oublions trop souvent lorsque nous évoquons les ambitions pour l’économie numérique africaine : un cybercriminel recherché dans un pays peut, en quelques heures, se retrouver sur un autre territoire où les conditions juridiques et procédurales de sa poursuite diffèrent.Cela ne veut pas dire que ce pays le protège un criminel, mais soit que son droit ignore l'infraction telle que qualifiée dans le pays où elle a été commise, ou encore que la preuve numérique n’est pas recevable sur le territoire où se trouve désormais la personne recherchée, soit qu’aucun canal de coopération n’existe entre les parquets des deux pays par exemple. Le refuge n'est presque jamais une complaisance ou une volonté d’ignorer un criminel : c'est presque toujours une faille dans les mécanismes de coordination. Au niveau de la victime de l’infraction, la différence est difficile à concevoir.
Les problèmes de coordination ont des causes diverses. Par exemple, la Convention de Malabo, Convention de l'Union africaine sur la cybersécurité et la protection des données à caractère personnel, adoptée en 2014 et entrée en vigueur en juin 2023. Jusque-là, elle n'a été ratifiée que par 16 des 55 États membres. L'Africa Cyberthreat Assessment Report 2025 d'INTERPOL relevait déjà que trois quarts des pays africains devaient renforcer leur cadre juridique et leur capacité de poursuite. Tant qu’un même comportement pourra faire l’objet de qualifications juridiques ou de niveaux de répression différents d’un État à l’autre, aucun dispositif national, aussi robuste soit-il, ne pourra répondre seul à une menace par nature transfrontalière.
Les résultats obtenus dans le cadre de plusieurs opérations internationales démontrent, à l’inverse, l’efficacité d’une coopération opérationnelle renforcée entre États.L'opération Serengeti 2.0, conduite par INTERPOL dans 18 pays africains et le Royaume-Uni en 2025, a permis 1 209 arrestations et la saisie de 97,4 millions $. De son côté, l’opération Red Card 2.0 a permis, début 2026, 651 interpellations dans 16 pays africains. Ces résultats reposent moins sur l’action isolée d’un État que sur la capacité de plusieurs pays à partager leurs renseignements, coordonner leurs investigations et intervenir de manière concertée contre des réseaux opérant au-delà de leurs frontières.
Trois urgences s’imposent donc aux pays africains. Il faudra progresser dans l’harmonisation de nos lois sur le numérique en ratifiant, après modifications si nécessaire, la Convention de Malabo et en portant la Convention des Nations unies contre la cybercriminalité, adoptée en 2024 et signée à Hanoï par 21 pays africains, jusqu'aux 40 ratifications qui la rendront contraignante. Il faudra ensuite, dans la mesure du possible, rendre l'entraide judiciaire aussi rapide que le crime grâce à des points de contact permanents, des règles de collecte et de conservation des preuves numériques reconnues sur tout le continent, rendre possible le gel des avoirs en urgence. Il est également important de faire de la coopération opérationnelle un réflexe permanent plutôt qu'une campagne ponctuelle.
Les 16 et 17 novembre prochains, Cotonou accueillera la sixième édition du Cyber Africa Forum (CAF), placée sous le thème « Construire la confiance numérique de demain », qui accordera une place importante aux enjeux de coopération internationale dans la lutte contre la cybercriminalité.
Aucun État africain ne peut durablement consolider la confiance de ses citoyens dans l’économie numérique si les réseaux criminels peuvent exploiter les frontières et les différences entre systèmes juridiques pour se soustraire aux poursuites.
Le CAF offrira ainsi à Cotonou un cadre de dialogue entre décideurs publics, experts et représentants de plusieurs pays sur les moyens de renforcer la coopération internationale en matière de lutte contre la cybercriminalité.
Ouanilo MEDEGAN FAGLA, Directeur Général du Centre National d’Investigations Numériques (CNIN)
Franck KIE, Commissaire Général, Cyber Africa Forum (CAF)
